Valeurs croisées - Le projet

Commissariat : Raphaële Jeune / Conception-réalisation : Art to be

Pour leur première édition, Valeurs croisées, Les Ateliers de Rennes se penchent sur la problématique de la valeur d'un acte de production.

Toute action humaine effectuée dans l'espace commun de la société, c'est-à-dire dans un espace partagé avec d'autres, génère de la valeur, que cela soit dans le cadre d'une transaction économique, sociale ou symbolique. Le statut et les paramètres de cette valeur sont loin d'être univoques. D'une part, un seul mot doit satisfaire à de multiples formes d'attachement à une chose (dont on souhaite jouir, la fameuse valeur d'usage), et d'autre part, cette relation d'attachement se déploie dans un système qui permet de la comparer à d'autres (compétitivité), et donc de l'échanger (la fameuse valeur d'échange).

La valeur oscille entre une dimension quantitiative qui permet de transcrire un bien, un fait ou un processus en chiffre (généralement monétaire mais aussi statistique), et une dimension qualitative, qui est le propre des affects et des percepts humains : le sentiment, le sens, la sensation, le doute, la réflexion, la pensée.

De nos jours, l'idéologie de la rentabilité conduit à une hypertrophie du chiffre, et l'aspect quantitatif de la valeur prévaut, qui relègue à l'arrière-plan, voire même occulte des grands pans de l'existence humaine. En témoigne le malaise croissant dans le monde du travail, dont les acteurs sont soumis à des évaluations qui obéissent principalement à des objectifs de profit, suivant des critères qui découlent directement de ces objectifs.

Depuis les années 1960, dans les pays occidentaux, alors même que la taylorisation du travail était accomplie et que la course à la consommation et au bien-être matériel constituaient la nouvelle condition humaine, les artistes se sont intéressés à cette problématique en la détournant. Qu'est-ce que la production de valeur? s'interrogeaient, chacune à sa manière, des figures comme Pieter Engels aux Pays-Bas, Robert Filliou en France, Iain Baxter au Canada ou encore Pinot-Gallizio en Italie. Quelle valeur un artiste peut-il produire? Peut-il développer son oeuvre comme une entreprise? Que signifie une œuvre sans valeur? Pourquoi l'art a-t-il traditionnellement une valeur marchande qui répond à d'autres règles que la marchandise "normale"?

Après eux, d'autres artistes ont investi l'univers de l'économie et celui du travail comme ceux d'une aliénation croissante, non seulement physique, mais aussi psychique, et bien sûr sociale. Ils ont tour à tour peint, photographié ou filmé le travail, endossé l'identité entrepreneuriale, substitué aux codes du marché de l'art ceux du commerce de services pour vendre leur propre production, ou se sont tout simplement immiscés dans une entreprise, incognito ou en plein jour, pour y voir et y agir de l'intérieur...

Valeurs croisées témoigne de ces mouvements en réunissant une soixantaine d'artistes de différents pays et de différentes générations, dont la démarche touche à ces problématiques (voir la liste).

L'originalité de cette manifestation repose sur une approche expérimentale qui consiste à confronter la pratique d'artistes avec le monde de l'entreprise, à travers les SouRCEs, des Séjours de Recherches et de Création en Entreprise menés par treize d'entre eux. Lors de ces résidences en entreprise, les artistes s'immergent momentanément dans une organisation qu'ils choisissent, dont l'activité et les objectifs sont étrangers aux leurs, mais qui constitue le terrain d'un projet entièrement défini par eux, en interaction avec leur environnement d'accueil (voir les SouRCEs et le protocole des SouRCEs).

Cette expérience pose un grand nombre de questions, comme tout projet qui tente de brouiller les frontières entre des champs différents. Mais plus encore, la confrontation de l'art, réputé d'intérêt général, et de la logique capitaliste de l'entreprise privée, constitue une expérience aussi risquée pour ses acteurs que riche d'enseignement sur les caractéristiques et sur les règles propres à ces deux domaines d'activité. Dans le cadre de Valeurs croisées, une réflexion est menée dès décembre 2007 au sein d'une cellule constituée de personnalités issues de différents champs: un artiste, un philosophe, un sociologie, une critique d'art, un acteur syndical (voir la Cellule de réflexion).

 

Télécharger le texte "Les artistes et la citrouille", de Raphaële Jeune (paru dans le catalogue Valeurs croisées, édité aux Presses du réel)