Art et économie dans Les Prairies (2012)

Par Dominique Abensour, critique d’art, commissaire d’exposition, enseignante à l’École supérieure d’Art de Rennes.

Anne Bonnin1 est la commissaire de la troisième édition des Ateliers de Rennes. En exploitant le potentiel sémantique des mots-clés « entreprise » et « entreprendre », elle retient la figure du pionnier, précurseur et défricheur, aventurier et conquérant. Dans l’esprit de la conquête, le pionnier est ambivalent : du héros de la modernité bâtisseur d’un monde nouveau au colonisateur, du pionnier américain au migrant postcolonial. Cette figure engage une réflexion sur la relation à l’espace et au territoire dans leur dimension géographique et historique. Conquis, occupés ou habités, ils sont façonnés par des modes de vie, des attitudes et des positions.

À l’horizon de la prairie, une étendue vaste et plate, un espace ouvert à l’expérience physique et à sa dimension symbolique, cette biennale trouve sa pertinence dans une démarche exploratoire qui se concentre sur la spécificité du travail de l’art. Le projet réunit une soixantaine d’artistes qui portent une attention particulière à des réalités territoriales, historiques, politiques, économiques et sociales. À travers des œuvres hétérogènes, « reliées matériellement et sensiblement » au monde − souligne Anne Bonnin −, ils traitent de situations concrètes dans des lieux et des temporalités différentes.

Art et économie

Les liens entre art et économie se manifestent essentiellement dans les œuvres et les démarches des artistes de la biennale, ancrées dans la réalité de différents lieux du monde et à Rennes. Cela dit, dans un éditorial publié dans le guide de l’exposition, Daniel Delaveau, maire de Rennes à l’époque, constate que, dans le contexte urbain, économique et social de l’agglomération,

« la figure du pionnier entre en résonnance avec la capacité à défricher, à inventer, à innover (…). »

L’esprit pionnier, une culture de l’exploration et du renouveau, est en effet au cœur de l’innovation, active dans les collectivités et en entreprise. En écho aux pratiques artistiques, les stratégies d’innovation doivent concilier l’intuition, l’imagination, la créativité et la prise de risque avec des certitudes, des connaissances scientifiques et des propositions rationnelles.

Démarches d’artistes et références à l’économie

La référence à l’économie et au capitalisme est particulièrement présente dans des œuvres à caractère documentaire qui empruntent à l’histoire et à l’anthropologie les formes de l’enquête, du témoignage et de l’archive. Avec un intérêt pour le récit revisité, les artistes mettent à jour des interactions ignorées entre l’art et l’économie. Parmi eux, le groupe PAGES (Nasrin Tabatabai & Babak Afrassiabi)2 dévoile l’influence de l’exploitation du pétrole sur le développement de l’art moderne en Iran. Des liens se tissent entre le passé et le présent : en Amérique latine, Adriana Bustos3 découvre que les routes des narcotrafiquants coïncident avec celles du commerce des pierres précieuses. John Divola4 , lui, enregistre l’impact du modèle de croissance incontrôlé des banlieues sur la vie de ses habitants.

La ville en ruine de Detroit, ancienne capitale mondiale de l’automobile déclarée en faillite en 2013 après une longue agonie, est un terrain de recherche et d’expérience. Chris Sharp5 , un des auteurs du catalogue de la biennale, montre comment la prospérité de la ville, son développement urbain et démographique ont provoqué son déclin.

« Il décrit − dit Anne Bonin6 − un nouveau type de pionniers qui réinvestissent des espaces urbains (périphériques) eux-mêmes recolonisés par la nature. »

Detroit est aujourd’hui en pleine renaissance, habitée par un second souffle où émergent de nouvelles figures du pionnier, symbole de l’Amérique postindustrielle.

« Ces défricheurs – dit l’auteur − s’adaptent à une économie de subsistance opposée à la société capitaliste. »

À l’heure où la recherche d’alternatives au système économique actuel se développe, la biennale montre des expériences utopiques réactivées. Celle d’une coopérative agricole fondée dans les années 70 dans un village du Portugal par des intellectuels urbains et une population rurale est réactualisée et réinterprétée par des acteurs, et restituée dans une installation. André Guedes7 , auteur du projet, met ainsi le langage plastique au service de la construction d’une nouvelle société.

Plusieurs artistes explorent le passé colonial de leur pays en travaillant sur les refoulés de l’histoire officielle, l’histoire du cuivre au Congo dans une déconstruction du récit (Mathieu Kleyebe Abonnenc8 ), celle des mines de diamants en Angola, une économie qui échappe aux angolais et dévaste le paysage (Kiluenji Kia Henda9 ).
D’autres œuvres se réfèrent à des formes de colonisation liées à des situations politiques.
La chute du communisme et l’avènement du capitalisme incitent les artistes à documenter les ruines modernes de l’idéologie communiste, architectures et monuments, enregistrant l’histoire d’un modernisme en échec (Jan Kempenaers10 en ex-Yougoslavie, Uriel Orlow11 en Arménie).

À Rennes, dans une approche contextuelle du contexte urbain de la ville, « terrain d’observation et d’expérimentation », la commissaire de la biennale relève ses particularités géographiques, naturelles et culturelles et explore l’histoire de ses architectures.

Face à ces démarches contextuelles, la biennale met l’accent sur le travail des formes, le geste artistique et les différentes façons de produire une forme. L’attention se porte sur la nature des matériaux, industriels, constructeurs ou destructeurs des formes comme la glace. Ainsi, la biennale donne accès à des propositions de l’abstraction concrète (Lydia Gifford , Gyan Panchal ). Ces objets physiques, qui peuvent aussi être théoriques, sont « des approches sensibles du monde », dit Anne Bonin . » Les surfaces et volumes nus de l’exposition sont ainsi,

« investis comme lieux de vie, traversés et transformés par des expériences. (…) La forme participe de la vie matérielle. (…) Beaucoup d’œuvres de la biennale évoquent une précarité, une fragilité des conditions de l’existence. »


  1. Anne Bonin, Les Prairies, Guide de l’exposition, p. 11 

  2. PAGES (Nasrin Tabatabai & Babak Afrassiabi), notice du catalogue Les Prairies, éditions B42, Paris, p. 172 

  3. Adriana Bustos, ibid. p. 152 

  4. John Divola, ibid. p. 155 

  5. Chris Sharp, « Agent of Uncertainty » Agents d’incertitude, ibid. p. 47 

  6. Anne Bonin, entretien avec Nataša Petrešin-Bachelez, ibid. p. 12 

  7. André Guedes, ibid. p. 161 

  8. Mathieu Kleyebe Abonnenc,ibid. p. 147 

  9. Kiluenji Kia Henda, ibid. p. 164 

  10. Jan Kempenaers, ibid. p. 163 

  11. Uriel Orlow, ibid. p. 171