Les Prairies

Texte de Anne Bonnin, commissaire des Ateliers de Rennes 2012, publié dans le guide de visite.

L’esprit des commencements

Les Ateliers de Rennes – biennale d’art contemporain offrent des conditions stimulantes pour une commissaire d’exposition. Concevoir, organiser, diriger et partager une biennale internationale est une aventure artistique, professionnelle, mais aussi humaine. La spécificité de la manifestation, qui traite des relations entre l’art, l’entreprise et l’économie, a nourri l’une des premières étapes de ma réflexion à travers le déploiement sémantique du terme même qui qualifie la manifestation, à savoir « ateliers ».

Puis, j’ai pris le mot-clé « entreprise » que j’ai mis à plat : en son sens premier, entreprendre signifie commencer (cf. « Je forme une entreprise […] », Jean-Jacques Rousseau, dans le livre 1 des Confessions, en 1782). Cette attitude a progressivement construit une méthode, elle m’a guidée dans ma façon de travailler avec les artistes et dans mon approche du contexte de la biennale, que j’ai donc située dans un horizon concret. J’ai ainsi regardé la ville de Rennes dans son ensemble, mais surtout telle qu’elle s’est construite depuis les années 1960.

J’ai conçu le projet Les Prairies avec des artistes dont je connaissais bien l’œuvre, élargissant ensuite le choix par la prospection. La thématique de la conquête, qui est coextensive à celle de « prairies », puise à diverses sources et s’explique par plusieurs raisons : poser l’espace comme le lieu d’une pratique, réfléchir à des façons artistiques de travailler (dans) l’espace dont celui de l’exposition lui-même, aborder l’idée d’étendue et celle d’attitude, l’espace étant façonné par des attitudes. Que peut-on entreprendre, en effet, dans un monde hyperconstruit, perçu et représenté aujourd’hui comme saturé ?

Une figure de conquête

La figure du pionnier est déterminante dans cette problématique de la conquête et de la prairie. Le pionnier est un personnage ambivalent, positif et négatif : une figure de conquête historique et légendaire, qu’il s’agit de déplier dans ses aspects contradictoires. Si l’usage courant du terme demeure positif, désignant un précurseur, un défricheur qui déplace ou franchit les limites ’un domaine de recherche ou de connaissance et ouvre des perspectives inédites, ses différentes incarnations historiques revêtent parfois une certaine négativité, celle du conquérant ou du colonisateur manifestant une tendance impérialiste propre à la civilisation occidentale. Or cet esprit conquérant anime l’histoire de la modernité, d’une modernité plurielle : scientifique, technique, politique et, bien sûr, artistique. Visionnaire, révolutionnaire, inventeur, bâtisseur, le pionnier aspire à un monde nouveau et le prépare. Œuvrant à l’avant-garde de la société ou de la vie quotidienne, il a ainsi incarné le héros de la modernité qui appartient désormais au passé. Tout comme l’expression « avant-garde », le terme « pionnier » a une origine militaire : dans l’armée, fantassin en première ligne ou terrassier qui prépare le terrain, dans les deux cas, une personne qui va à pied, située au bas de la hiérarchie militaire. On retient de l’étymologie trois caractéristiques du pionnier : une position (spatiale, sociale, intellectuelle), une mobilité, et une relation physique à un environnement.

Si son étymologie définit un homme de peine, à la vie rude et rudimentaire, elle le dote d’une qualité essentielle : le mouvement ; sa racine, la même que « pion », qui a donné « péon », vient de pedonis. Cet être en mouvement est, autrement dit, déplacé. Déplacé : dans un autre pays, une autre société, un nouveau monde, dans lesquels il n’a pas de place.
Ainsi, cette figure qui se construit et se définit en rapport avec des espaces, des territoires, se comprend en termes d’attitudes face à un espace. Les attitudes, les modes de vie culturels façonnent un environnement, sur un mode autoritaire ou selon un rapport plus intime d’interaction. La conquête s’incarne dans une variété de positions spatiales qui s’opposent : du pionnier américain au migrant postcolonial. La botanique offre aussi un modèle pour penser un rapport entre « individu » et environnement : il existe des plantes pionnières qui préparent le terrain à des végétaux qui viendront après, ou bien des plantes qui colonisent des écosystèmes en détruisant leur variété.

La platitude

Les Prairies disent d’une façon littérale la mise à plat des pratiques d’espace : nombre d’œuvres valorisent l’étendue et accordent une importance à des lieux concrets, des sites, dans leur complexité et leur histoire. « L’occupation des sols » semble une préoccupation pour des artistes qui ont intégré une histoire des pratiques de site (Katinka Bock, Fernanda Gomes, Guillaume Leblon) ; d’autres décomposent nos décors (Gyan Panchal), mettent à plat des profondeurs (Dove Allouche, Irene Kopelman, Batia Suter) ou développent une botanique des sols (Lois Weinberger).
Les artistes d’aujourd’hui adoptent une attitude objectiviste ou littéraliste, ils mettent à plat la réalité, les choses, considérées par eux de façon égale – ce qu’on leur reproche régulièrement. Rappelons qu’Édouard Manet fut un maître en platitude. Ainsi, « les artistes rendent visible la composition moderne » (Gertrude Stein1 ) : ils travaillent à partir d’un monde construit. Leurs œuvres reflètent la composition du monde contemporain : la réalité comme composition.

Pour le pionnier américain, l’étendue a signifié une promesse, matérialisée en terre promise, vierge. Mais la prairie était habitée par des Indiens. Deux conceptions spatiales se sont affrontées, occupation et habitation.

Occuper, c’est prendre possession, cartographier, ordonner ; habiter, c’est percevoir « comme un entrelacs de lignes et non comme une surface continue » (Tim Ingold2 ) un environnement tissé de lignes de vie. La ligne droite et la grille ou bien la courbe, les lignes de vie, pistes tracées par des hommes et des animaux qui suivent la géographie. L’Indien était le devancier du pionnier, auquel il a ouvert des pistes, celles que les animaux, les bisons, lui avaient enseignées.

Les Prairies invitent à une traversée paradoxale de la platitude, des platitudes. Celle-ci commencerait par une expérience simple, élémentaire, qui consisterait tout d’abord à adopter une attitude de platitude face au monde : mettre à plat les choses, les considérer comme égales, les répéter, les refaire, comme le font les artistes, les poètes et les écrivains, qui cherchent à comprendre la composition du monde contemporain. L’aventure, ce serait migrer vers les choses, déplacer notre point de vue vers elles. Autrement dit : déconstruire la « grammaire des lieux », dissocier les choses de leur classe et de leur origine, les expérimenter hors de leurs limites ; dans un langage concret : prendre la réalité de plain-pied. Cet éloge de la platitude s’offre comme un antidote à la tyrannie du contexte – le contexte aujourd’hui, c’est un monde de réseaux connectés, mais déconnectés du concret.


  1. Gertrude Stein, Lectures en Amérique, éd. Christian Bourgois, 2011. 

  2. Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, Zones Sensibles , 2011.