Art et économie dans Play Time (2014)

Par Dominique Abensour, critique d’art, commissaire d’exposition, enseignante à l’École supérieure d’Art de Rennes.

Zoë Gray, commissaire la quatrième édition des Ateliers de Rennes, choisit le jeu, le loisir, la paresse et s’intéresse aux conceptions du temps récréatif. En considérant ces notions situées à l’opposé de la production, elle renouvelle le questionnement sur le travail.

Play Time est abordée comme une aire de jeu et un espace de travail. La biennale réunit une cinquantaine d’artistes, français et étrangers. Choisis avec une attention portée aux processus de création, tous traitent, de manière ludique, du travail et du jeu1.

Deux publications documentent Play Time.
Un magazine de Beaux Arts éditions présente la biennale et publie des entretiens avec Zoë Gray2 ainsi qu’avec trois artistes de la biennale : Michael Beutler, François Curlet et Pilvi Takala.
It’s Playtime, un ouvrage du duo d’artistes Fucking Good Art, prolonge la réflexion sur le travail et le jeu à travers quatre conversations avec Zoë Gray3, Tijs Goldschmidt, un biologiste néerlandais, spécialiste des jeux des animaux, Joris Luyendijk, un anthropologue et journaliste qui a mené une recherche sur les banquiers de la City à Londres et Evelyne Reeves, directrice du Bureau des Temps à Rennes chargé d’améliorer la qualité de vie des citoyens et leur rythme de temps. (Éditions Fucking Good Art, réalisée par les artistes/rédacteurs Robert Hamelijnck et Nienke Terpsma). Enfin, un guide de l’exposition renseigne les visiteurs sur la démarche des artistes.

La part du jeu

La dynamique de la biennale repose sur des antagonismes en voie de disparition, dans le monde du travail et celui de l’art.
Les frontières entre le travail et le jeu, le travail et le temps libre tendent à s’effacer, voire à disparaître, ce dont témoignent plusieurs démarches d’artistes. La dimension du jeu habite le travail de Robert Filliou4, (Work as Play, Art is Thought) un artiste référent de Play Time, qui abolit la frontière entre l’art et la vie et développe l’idée de Création permanente. Ancien économiste, ses œuvres accompagnent un projet de conversion des principes d’économie politique en Principes d’économie poétique, fondés sur de nouvelles valeurs qui créent un nouvel art de vivre. Le travail comme jeu ancré est aussi observé par Joris Luyendijk5 au sein de l’activité des banquiers de la City londonienne. Il décrit un monde fermé, confidentiel dont

« (…) beaucoup pensent qu’ils jouent un jeu, mais aux enjeux considérables, et ce sont ces risques qui font que le jeu vaut la peine d’être joué (…) Risque, chance, incertitude du résultat et tension forment l’essence d’un comportement ludique (…) Ce jeu est hautement addictif, certains banquiers ne vivent plus qu’à travers leur profession ».

L’artiste au travail

Toute œuvre est le résultat d’une activité mais les conditions de sa production sont souvent invisibles. Parmi les artistes de la biennale, Hans Schabus6 tente d’y remédier en construisant un dispositif efficace. Il est observé en permanence par une caméra accrochée au wagon d’un train électrique qui circule sur le pourtour de son atelier. Or le film produit par ce dispositif ne révèle pratiquement rien de ses actions. Michaël Beutler7 adopte une toute autre stratégie. Nombre de ses installations sont produites au sein même de l’exposition. Construites à plusieurs, à l’aide de machines à fonctionnement manuel exposées, ses œuvres mettent au jour le processus de création et donnent une visibilité au plaisir de l’artiste à produire.

Les stratégies des artistes nourrissent la réflexion sur le travail. Certains quittent leur rôle d’artistes pour adopter celui du salarié ou du stagiaire, ce qui leur permet d’intervenir dans le monde du travail. Pilvi Takala, en stage chez Deloitte, leader de l’audit, refuse soudain de travailler « comme les autres »,

« J’ai choisi d’arrêter tout travail physique, j’ai fermé mon ordinateur et proclamé que je ne me servirai que de mon cerveau. »8.

À contre courant des logiques de la productivité, la performance du salarié qui fait face à la concurrence mondialisée est remplacée par la performance artistique. Agir comme un révélateur est aussi le moteur du travail de Sam Curtis9. Lui, en poste dans différentes entreprises, mène des résidences d’artiste à l’insu de ses employeurs. En introduisant l’art dans un milieu hétérogène, il révèle la créativité des tâches les plus banales.

Le réseau de distribution est également colonisé par Erik van Lieshout10 qui, dans un centre commercial de Rotterdam, ouvre un magasin qui n’a rien à vendre. La boutique a été transformée en lieu de rencontre, de discussion et de création. Sur la façade, on peut lire « Le vrai luxe c’est de ne rien acheter ». À l’échange marchand il substitue la vie sociale, l’échange d’idées et les rencontres.

Travail et temps libre

Les frontières entre le travail et le temps libre font l’objet d’un entretien avec Évelyne Reeves, directrice du Bureau des Temps à Rennes, dont le texte est publié dans It’s Play Time.
Le travail et le temps libre sont-ils vraiment en opposition ? Attachée au projet de la biennale, c’est une des premières questions discutées.
Aujourd’hui, la distinction entre travail et temps libre n'est plus évidente. Entre la vie privée et la vie au travail, les frontières sont de moins en moins nettes. L'intrication entre le travail et les autres secteurs de l'existence s'accentue en permanence. Évelyne Reeves explique pourquoi.

« Le travail a réellement changé en profondeur. Rien n’est plus très clair, les activités sont tellement mélangées, en autres, en raison de l’hyperconnectivité que permettent les outils numériques. De plus en plus de salariés, en particulier dans le secteur des services, travaillent dans des lieux différents dans la même journée. (…) Toujours plus de secteurs travaillent sept jours sur sept, ce qui force les salariés à une haute flexibilité sur le plan des horaires et des jours de travail. La plupart des demandeurs d’emploi passent le plus clair de leur temps à chercher du travail. (…) L’idée de personnes ‘’oisives’’ n’a aucun sens mais les personnes résolues à ne pas travailler offrent à d’autres l’occasion de travailler. »

Le travail comme réalisation de soi

Être occupé, voire débordé, est devenu un signe de réussite sociale.
Évelyne Reeves donne écho à ce propos.

« On peut considérer que peu de gens travaillent beaucoup et qu’approximativement la moitié de la population en âge de travailler n’a soit pas de travail et en ressent une grande culpabilité, soit un statut précaire qui ne lui permet pas de mener une vie confortable. Sans travail on n’a pas de place dans la société. Avoir un emploi est véritablement fondamental pour obtenir une reconnaissance. »

Le travail est devenu central dans l’accomplissement de soi.

À travers une approche inattendue de la thématique des Ateliers de Rennes, Zoë Gray construit un événement aux formes ludiques qui ne déroge pas à la dimension réflexive de la biennale.

Incorporated ! 2016

La 5e éditions des Ateliers de Rennes s’annonce avec un titre emprunté au vocabulaire de l’entreprise. François Piron, commissaire de la biennale, précise que

« Incorporated ! ne s’intéresse à l’économie qu’à travers ses effets, psychologiques et physiologiques, sur les individus : leurs sentiments, leurs perceptions, leurs relations. »11

Cette démarche donne à la biennale une nouvelle interprétation de sa thématique.


  1. Zoë Gray, « Le mot de Zoé Gray », Guide l’exposition, p. 8 

  2. Zoë Gray, extrait d’un entretien avec Emmanuelle Lequeux, « L’entreprise prend de plus en plus comme modèles ces créateurs nomades et autonomes que sont les artistes », Beaux Arts éditions p. 6, Paris, 2014 

  3. Zoë Gray, extrait d’un entretien avec Fucking Good Art « Penser, c’est jouer », It’s Playtime p. 122, Edition Fucking Good Art, Rotterdam, 2014 

  4. Robert Filliou, Guide de l’exposition p. 35 

  5. Joris Luyendijk, « Homo ludens et homo economicus», entretien avec Fucking Good Art, p. 56 

  6. Hans Schabus, Guide de l’exposition, p. 38 

  7. Michaël Beutler, ibid. p. 36 

  8. Pilvi Takala, entretien avec Emmanuelle Lequeux, « Infiltrer l’entreprise est un moyen, pour moi, d’apprendre à la connaître », Beaux Arts éditions, Paris, p. 24 

  9. Sam Curtis, Guide de l’exposition, p. 21 

  10. Erik van Lieshout, ibid. p. 40 

  11. François Piron, Incorporated ! dossier de presse des Ateliers de Rennes, biennale d’art contemporain 2016