Notices biographiques de quelques artistes de Play Time

Artistes : Michael BeutlerSam CurtisRobert FilliouHans SchabusErik van Lieshout

Michael Beutler

The Garden (2011)
Technique mixte, dimensions variables. Courtesy Artiste & Gallery Bärbel Grässlin, Frankfurt am Main.
Avec le soutien de l’Institut für Auslandsbeziehungen (ifa)

Pour Michael Beutler (né en 1976 en Allemagne), le processus est clé. Il ne fait pas de distinction entre la production et l’exposition. En révélant le processus de fabrication, il réduit l’aura de l’atelier de l’artiste et emmène le spectateur au-delà de la simple admiration d’un « produit » fini. Il incorpore également le temps, le travail et les idées des autres dans ses projets, créant des cliques de collaborateurs essentielles à la production et à la mise en œuvre de ses créations. Nombre des installations de Michael Beutler sont construites à la main, des machines à fonctionnement manuel qu’il conçoit, construit et expose. Ces prototypes sont loin des machines de production industrielle, créant ainsi une ligne de production humaine et ludique.

Initialement réalisé pour la Haus der Kunst à Munich, The Garden combine son observation de l’architecture du lieu avec un jeu pour enfant, « les cocottes en papier », dans lequel un pliage de papier s’ouvre et se referme, révélant diverses réponses possibles à une question posée. En visitant la Haus der Kunst, l’artiste a été frappé par les différentes tailles de dalles posées au sol utilisées pour influencer la vitesse de déplacement des visiteurs. Il a créé une immense presse dont les carrés, de la dimension des dalles de la galerie (50 x 50 cm), permettent de plier et coller de grandes feuilles de papier coloré comme un gaufrier. Comme les produits d’une usine ludique, elles sont à la fois simples et énigmatiques. Ce projet transforme ainsi la constitution plane du sol en une forme sculpturale tridimensionnelle dans un acte d’origami architectural.

Sam Curtis

Did Anyone Ever Tell You That You’re Beautiful When You’re Following Orders ? (2013)
Vidéo HD, son, 4:58 min.

Sam Curtis (né en 1981 en Grande-Bretagne) est un artiste infiltré. Il a mené différentes « résidences » à l’insu de ses employeurs, en occupant divers emplois. Chez Ikea, par exemple, il a créé une série d’installations et documenté les réactions de ses collègues face à celles-ci en caméra cachée. Son but n’est pas seulement subversif – introduire l’art où l’on ne s’y attend pas – il travaille aussi à révéler la beauté et la créativité dans des métiers que l’on ne considère pas beaux ou créatifs à première vue.

Cette vidéo se compose de fragments trouvés par Sam Curtis sur internet. Avec un titre ironique, T’a-t-on déjà dit que tu es beau quand tu suis les ordres ?, c’est un montage de moments où l’expression personnelle dépasse ou interrompt la journée de travail la plus ennuyeuse. Le film capture la façon dont les gens prennent plaisir à perfectionner même les tâches les plus banales, ou comment ramasser les ordures, nettoyer une vitre ou débarrasser une table peut devenir une chorégraphie de ballet.

Robert Filliou

Work as Play, Art as Thought (1974)
Bois et toile. 105 x 28 cm. Collection Frac Poitou-Charentes.

L’esprit de Robert Filliou (né en 1926 en France et décédé en 1987) hante les trois expositions collectives de PLAY TIME tel un fantôme bienveillant, son influence étant tangible dans l’œuvre de nombre d’artistes présents, et de la façon la plus visible dans les œuvres présentées au Frac Bretagne. Il s’intéressait à la valeur consacrée au travail – artistique ou autre – et a entrepris de l’approcher comme une sorte de jeu, plutôt que comme une lutte. Il développe alors la notion de création permanente, qui induit que l’art se réalise constamment, qu’il en ressorte des œuvres physiques ou non, et déclare qu’il n’y a pas de différence entre le « bien fait, mal fait, pas fait », portant par là un coup au marché de l’art et son emprise sur l’objet fini. Pour lui, les activités quotidiennes comme parler, boire et jouer étaient de l’art. Selon lui, « L’art, c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ».

Cette œuvre conceptuelle de Robert Filliou des années 70 – la plus ancienne de PLAY TIME – détourne les supports et les codes de la peinture pour s’élargir vers le champ de l’art visuel. Elle se compose de cinq châssis suspendus à une barre en bois attachée au mur. Deux châssis sont recouverts de toile blanche. Sur le châssis de gauche, on lit : Work as play [Travail (ou œuvre) comme jeu]. Sur celui du milieu : Here Thought = Awareness = Learning Process… [Ici Pensée = Conscience = Processus d’Apprentissage]. Sur chacune des toiles figure le visage en photographie de l’artiste d’où s’échappe une bulle où est écrit Art as thought (L’art comme pensée). Cette condensation de l’art à ses aspects essentiels part du principe que le travail en tant qu’art peut être équivalent à la pensée comme jeu. D’après le critique Patrick Javault, « la volonté de Filliou [est] de réconcilier le cerveau et la main, de faire apparaître que l’on pense avec les choses, en les manipulant, les retournant, les démontant, et non pas seulement avec les mots, être et faire sont pour lui indissociables ».

Hans Schabus

Passagier (2000)
Vidéo, son, 66:53 min.
Courtesy Artiste & Galerie Jocelyn Wolff, Paris.

Les projets pluridisciplinaires de Hans Schabus (né en 1970 en Autriche) vont de l’installation in situ à l’action performative continue, en passant par la photographie, la sculpture et l’édition. Un de ses projets les plus connus a consisté à tenter de s’échapper de son atelier en creusant un tunnel jusqu’à l’espace d’exposition où il présentait une exposition. Pour PLAY TIME, il met son atelier en connexion avec l’espace d’exposition, de façon moins littérale mais très tangible avec la présentation de trois œuvres.

En 2000, Hans Schabus a installé un circuit de train électrique autour du périmètre de son atelier. Mesurant près de 55 mètres de long, ce circuit installé en hauteur, non loin du plafond, passait à travers des trous percés dans les murs et les portes afin de créer un parcours qui englobait tout l’espace de travail de l’artiste. Il a ensuite installé une caméra sur le train et ainsi filmé des heures de trajet. Le film qui en résulte, Passagier, est à la fois monotone et fascinant. Rappelant les images de voies de chemin de fer souvent utilisées pour remplir les grilles nocturnes des chaînes de télévision commerciales, ce film montre un jour-dans-la-vie de l’artiste au travail dans son atelier. Il frustre cependant notre désir voyeuriste, ne révélant que des fragments de son « action ».

Erik van Lieshout

Commission (2011)
Installation vidéo HD, son, néerlandais et anglais, 49 min. Commande de Scuplture International Rotterdam & Hart van Zuid, 2010-2011.
Avec le soutien du Mondriaan Fund.

Le travail d’Erik van Lieshout (né en 1968 aux Pays-Bas) est douloureux par son honnêteté et – dans la meilleure tradition de la satire – souvent hilarant. Il a un don naturel pour mettre le doigt sur les hypocrisies de la société contemporaine. Habituellement présentés au sein d’installations sculpturales, ses films mélangent images documentaires et mises en scène où l’artiste, personnage principal, joue son propre rôle. Sa façon de filmer caméra à la main et ses installations bricolées dissimulent une narration construite et un montage soigné.

Commission a été tourné lors d’une résidence peu orthodoxe qu’il a menée dans un centre commercial de Rotterdam. Initialement missionné pour réaliser un film sur le centre commercial, il s’est rapidement heurté à leur politique d’interdiction de filmer. Il a donc décidé d’y ouvrir un « magasin » afin d’intégrer la société des commerçants et d’entrer en contact avec les clients. Au lieu de vendre des marchandises, Erik van Lieshout a placardé le slogan « Le vrai luxe c’est ne rien acheter » et utilisé son magasin comme lieu de rencontre, de création d’œuvres et d’échange d’idées. Ce travail touche à des questions sociales telles que la classe, le crime, le consumérisme et la régénération culturelle. Réalisé à un moment où l’art contemporain subissait de violentes attaques sur la scène politique néerlandaise, qualifié de « hobby de gauche », le film est décrit par Erik van Lieshout comme son commentaire « sur l’impuissance politique du peuple et de l’art. C’est aussi ma quête d’un chez-moi ».