Art et économie dans Valeurs croisées (2008)

Par Dominique Abensour, critique d’art, commissaire d’exposition, enseignante à l’École supérieure d’Art de Rennes.

Raphaële Jeune assure le commissariat des deux premières biennales. En choisissant la problématique de la création de valeur par le travail pour Valeurs croisées (2008) et celle de la pensée de l'avenir pour Ce qui vient (2010), elle ouvre un vaste chantier de recherche sur des questions partagées par l'art et l'entreprise, et sur les relations entre ces deux univers. Dans leur construction et leur fonctionnement, ces deux premières biennales sont un laboratoire de réflexion et d'expérimentation.

Valeurs croisées propose d'interroger les modes de production de valeur « à l'intersection » de ces deux champs d'activité. En dépit des divergences voire des oppositions que chacun de ces domaines affiche − notamment en terme d'objectifs − la démarche réflexive et expérimentale privilégie la rencontre.

« Rencontre entre les pratiques singulières, celles des artistes qui portent un regard sur le monde et donnent forme à ce regard, et des pratiques de production qui appartiennent au ''monde du travail'', à celui de l'entreprise, grande, petite, privée ou publique … »

précise Raphaële Jeune1. La volonté affirmée d'explorer la création de la valeur à la rencontre de savoirs et de compétences différentes donne à la biennale une dimension pluridisciplinaire et polyvalente.

Le projet s'appuie sur plusieurs dispositifs de recherche et d'expérience qui réunissent salariés, artistes, critiques d'art, universitaires, acteurs économiques, sociaux et culturels, et public : les SouRCEs − Séjours de recherche et de création en entreprise −, la Cellule de réflexion, le Générateur de problèmes conduit par François Deck et le programme des expositions de Valeurs croisées qui réunit soixante-trois artistes.

Le catalogue de la biennale, Valeurs croisées, rassemble des textes d'artistes, de critiques d'art, de philosophes, de sociologues, d'acteurs du monde syndical et de l'entreprise et documente les projets réalisés pour la biennale ainsi que les œuvres des artistes. Il témoigne de la richesse d'une démarche exploratoire qui, en termes d'analyse, de témoignages d'expérience et de ressources bibliographiques, fait de cette publication un ouvrage de référence sur le travail et la valeur, et sur les liens entre art et entreprise (Les presses du réel, Paris 2009).

Intérêt de l'art pour l'économie

La problématique génère une réflexion sur le rôle de l'artiste et le statut de sa production face aux nouvelles conditions économiques de nos sociétés hyperindustrielles.

Brève histoire des relations entre art et économie

Tout en situant leurs travaux réflexifs dans le monde contemporain de la nouvelle économie, les auteurs des textes produits pour la biennale rappellent que les relations entre art et économie ont une histoire.
Les artistes ont toujours été sensibles aux mutations du monde du travail et réactifs à différents contextes, questionnés, voire pratiqués et investis. La commissaire en traverse l'histoire depuis la naissance de l'art moderne en quête d'autonomie, contemporaine de la révolution industrielle et de l'émergence de l'économie libération, en passant par les projets utopiques des avant-gardes jusqu'aux

« Trente Glorieuses qui conduisent les artistes à brouiller les frontières entre l'art et la vie pour restituer toute son importance à l'expérience vécue. »2

L'accent est mis sur le geste radical et précurseur de Marcel Duchamp qui, dans les années 1910, opère un déplacement de la sphère du commerce dans le champ de l'art en présentant un objet manufacturé, ready made, comme œuvre. Il inaugure une nouvelle conception de l'art qui ouvre la voie aux pratiques conceptuelles, à la dématérialisation de l'art qui préfigure la grande mutation du travail immatériel.

« La période contemporaine − souligne Raphaële Jeune3 − pointe l'urgence d'interroger les conditions de travail auxquelles sont astreints les humains dans la construction d'un système productif qui les dépasse et nous incite à observer des attitudes créatrices qui s'emparent – pour les détourner, les dénoncer, les contredire – de ses traits les plus remarquables : impératifs de productivité et de performances, standardisation des pratiques professionnelles et perte du sens du travail, captation de la subjectivité par le management, précarité, devenir-marchandise des productions culturelles et intellectuelles, etc. »

L'artiste répondant à ces situations, s'interroge sur sa place, son rôle, ses propres compétences et incompétences.

Stratégies d'artistes

Aujourd'hui, les artistes investissent l'univers du travail et celui de la production économiquedans de multiples démarches.
Sous des formes diverses, ils interrogent et documentent les réalités sociales, matérialisent les flux humains et financiers de la mondialisation ou bien ouvrent des espaces de parole là où on ne les attend pas.

« Face à l'impératif de la compétitivité et aux mots d'ordre de l'efficacité, de la performance, de la maitrise des coûts, face à la traque des temps et des facteurs ''improductifs'' de la lenteur, du doute et de l'imprévu, les artistes instaurent une inversion des valeurs. »4

Le fonctionnement de leur propre domaine est réexaminé à travers l'invention de nouvelles conditions de production et la remise en cause des modes de construction de la valeur de l'œuvre tandis qu'ils interviennent dans les circuits économiques et ses réseaux de distribution.

« L'artiste agit à l'intérieur du système grâce à une capacité d'emprunt et de décalage qui rend visibles ses excès et ses dysfonctionnements mais aussi ses dynamiques créatrices. »5

Jean-Marc Huitorel6 remarque que de plus en plus d'artistes s'approprient des processus économiques. Ils empruntent aux pratiques d'entreprise des stratégies de la communication, du management ou des méthodes d'évaluation. Certains proposent des services plutôt que des œuvres, d'autres fondent des entreprises, réelles ou fictives. Ces dernières sont des œuvres, des outils critiques utilisés comme forme, comme medium et « comme test des frontières entre l'art et la réalité ». Ces expériences qui mettent en relation l'artiste et l'entreprise se développent depuis une dizaine d'années.

Intérêt de l'économie pour l'art

Laurent Jeanpierre7 argumente l'idée que

« (…) si l'art n'a probablement jamais été vierge ou indépendant des forces économiques, il l'est (…) encore moins aujourd'hui qu'hier. »

« Nul ne contestera le poids croissant des mécanismes marchands dans l'établissement des hiérarchies artistiques. »

L'auteur recense les forces en présence, les maisons d'enchères surpuissantes, les galeries à portée internationale, les grands collectionneurs, la multiplication des grandes foires, l'alignement tendanciel des orientations des musées, les programmations d'exposition sur les choix d'un ensemble d'acteurs privés :

« tous ces facteurs renforcent l'effacement des critères d'évaluation des œuvres par les artistes et les critiques derrière la seule valeur marchande. »

En s'interrogeant sur les processus liant l'art et l'entreprise, les auteurs se penchent sur les divergences et les convergences voire les interférences entre ces deux univers. Laurent Jeanpierre8 souligne une évolution récente des relations entre art et économie.

« L'idée que l'art et l'économie – la firme, le marché – portent des systèmes de valeurs opposées est en effet largement dominante parmi les acteurs du monde de l'art comme parmi les protagonistes du monde du travail et du monde marchand. Certes, une hypothèse contraire, minoritaire, s'affirme depuis quelques décennies en partant paradoxalement des prémices identiques : les oppositions anciennes de l'artiste et du travailleur ou de l'art et de l'économie auraient bien existé, mais elles tendraient à disparaître sous l'effet d'une évolution très contemporaine du capitalisme, ce dernier intégrant peu à peu l'appel à la créativité et les valeurs portées par les pratiques artistiques. »

A priori contradictoires ces deux univers partagent des problématiques, des stratégies, des modes opératoires et des impératifs, comme l'injonction de la nouveauté pour les uns et celle de l'innovation pour les autres.

Tandis que l'art contemporain emprunte au modèle économique ses formes et ses processus, les entreprises s'approprient les valeurs de l'art, la créativité, l'imagination, la subjectivité, la réactivité, et son mode de fonctionnement par projets.
L'art, dont le concept fluctuant fait écho à la flexibilité des modes postfordistes d'accumulation, servirait de modèle au « nouvel esprit du capitalisme » et l'artiste serait le prototype du travailleur de demain, deux assertions sérieusement discutées par Jean-Marc Huitorel9. Il place au centre de sa réflexion ce que l'on nomme la « critique artiste », des revendications culturelles d'autonomie, de liberté, de créativité

« qui souffrent d'avoir été entendues (…) et massivement récupérées par le nouvel esprit du capitalisme. »

« Cela dit il y a loin de la récupération par l'économie de la critique artiste à la mise au pas de l'artiste critique. »

Quant au rôle de figure exemplaire de la nouvelle économie « que d'aucuns voudraient lui faire jouer » il objecte que

« l'activité de l'artiste ne peut être que décalée, périphérique et marginale. (…) C'est peut-être l'une des spécificités de l'art que de ne pas se laisser entièrement mesurer par les instruments de la sociologie, de l'économie et de la comptabilité. »

Autonomie et spécificité de l'art

La question de l'autonomie de l'art est approchée sous plusieurs angles.
Conquise par l'art moderne en rupture avec les normes et les conventions imposées, l'autonomie de l'art est remise en question dans les années 1960 au moment où il entre dans la vie et devient contemporain. L'autonomie de l'art est largement critiquée par les historiens, les penseurs et les artistes eux-mêmes. Si certains tendent cependant à en redéfinir les fondements, d'autres soulignent la spécificité irréductible de l'art.

Jean-Marc Huitorel10 rappelle que « la nature de l'art est foncièrement anthropologique, indéfectiblement liée à l'expérience humaine », sa spécificité relève de l'expérience sensible. Ses façons particulières « d'approcher, d'appréhender, de déchiffrer le réel » témoignent de son pouvoir de représentation et de symbolisation. Entre « ce que fait l'art et ce qui fait l'art », une formule empruntée à Jacques Rancière, cette spécificité s'affirme dans une distance et une expérience esthétique et dans une résistance aux modèles établis. Selon Raphaëlle Jeune11, l'artiste, transgresseur de frontières,

« (…) est celui qui, au travers de formes ou de formes de vie, invente des mondes « hétérotopiques », des micro-ondes qui entretiennent un rapport d'hétérogénéité fondamentale avec le monde réel, quel que soit le contexte − atelier ou entreprise − qui les a vus naître. »

Au sein de ses recherches sur les nouvelles formes du travail et les dispositifs du libéralisme qui gouvernent nos comportements et nos conduites, Maurizio Lazzarato12 analyse les conditions d'autonomie et d'assujettissement du travailleur et de l'artiste. Il établit une correspondance entre

« la recodification du salarié "hypermoderne" dans la subordination »

et

« la recodification des fonctions et du rôle de l'artiste, opérées par les institutions de l'art (…) ».

Le salarié doit s'impliquer, mobiliser sa sensibilité, devenir actif, performant et autonome à l'intérieur de l'entreprise mais toujours dans un cadre de subordination. Ces nouvelles fonctions « autonomes » se transforment en augmentation de la productivité et de l'efficacité. L'artiste lui,

« intervient dans des situations sociales comme un acteur de perturbation (…) qui interroge, problématise ou refuse les assignations sociales prédéterminées et expérimente d'autres agencements créatifs et productifs. »

Dans l'œuvre, le processus créatif et les facteurs inhérents aux conditions de production ou de coproduction s'effacent. « À l'envers de ce qui se produit dans le salariat », les institutions de l'art produisent une image de liberté de l'art alors que les artistes sont pris comme tout le monde dans des processus de production partiels d'autonomie et de subordination. L'auteur en conclut que les fonctions d'autonomie de l'artiste et la subordination du salarié sont reconstruites, recodifiées et magnifiées. Dans le monde du travail comme dans celui de l'art, la liberté et l'autonomie ne sont pas données a priori. Il faut les construire

« à partir de micro-ruptures, de libertés partielles, de bifurcations et de discontinuités locales qu'on réussit à déterminer. »

Interfaces

En examinant les divergences et les convergences entre l'art et l'économie, Laurent Jeanpierre souligne la présence d'une troisième voie ouverte par la biennale : celle d'une interface entre les deux domaines.
Dans le cadre des SouRCEs, Séjours de recherche et de création d'artistes en entreprise, Samuel Bianchini13 développe une expérience artistique en partenariat avec une entreprise de recherche et développement (Orange Labs, France Télécom Orange).Les questions qu'il se pose évoquent le risque d'une perte de liberté dans une instrumentalisation de sa pratique artistique.

Un travail de création mené en partenariat avec une entreprise peut-il être déployé suivant une dimension critique qui caractérise le plus souvent la création contemporaine ? Travailler à partir de l'activité d'une entreprise fait-il de nous un vecteur promotionnel de celle-ci ? Ne prenons-nous pas le risque de n'être qu'une simple valeur ajoutée ? Pour lui, l'esthétique est à même de déjouer les tentatives d'instrumentalisation de l'art.

Associé à un ingénieur, Emmanuel Mahé et à un sociologue, Jean-Paul Fourmentaux, il collabore à un projet lié aux technologies numériques et interactives. Jean-Paul Fourmentaux14 explicite les données de ce partenariat. Cette collaboration entre une entreprise et un artiste conjugue différentes finalités irréductibles. La divergence étant le socle de l'entente contractuelle entre les protagonistes, ce projet collaboratif produit une œuvre exposée à la biennale, un développement informatique et électronique, un travail théorique commun et une situation d'observation in situ des interactions entre l'œuvre et les spectateurs. La configuration de ces interfaces entre production artistique, recherche-développement et innovation industrielle

« altère une bonne part de l'opposition classique entre les acteurs appartenant à ces deux univers. »

Le déroulement des SouRCEs15, un texte de Mari Linnman et Anne-Laure Zini, rend compte des manières dont treize artistes ont travaillé lors de leur résidence dans treize entreprises (Les SouRCEs). La Cellule de réflexion a synthétisé ses travaux dans un texte intitulé Comment évaluer une SouRCE ?16 et un témoignage sur l'expérience vécue par les entreprises a pris la forme d'un Abécédaire17. Ces expériences in vivo ont conduit à repenser le rôle de l'artiste, le statut de ses créations et la place du sujet dans le monde du travail.

Le dispositif productif de la biennale est commenté par Laurent Jeanpierre18.

« Plutôt que de partir d'une hypothèse d'identité ou, au contraire, d'opposition des artistes et des travailleurs ou du monde de l'art et du monde de l'entreprise, il s'agissait de construire un poste frontière, une zone tampon : espace à la fois d'hybridation et de différenciation, de passage et de séparation entre les deux mondes, espace de défamiliarisation ou d' "étrangéisation" (…) pour tous. »

Les SouRCEs, « expérience la plus singulière de Valeurs croisées » ont contraint à

« réinterroger les ressemblances et les différences entre art et travail, et à construire collectivement des circulations et des frontières éventuellement nouvelles entre les pratiques artistiques et les pratiques d'entreprise, ou bien à reposer le problème des rapports existants entre relations esthétiques et transactions économiques. »


  1. Raphaële Jeune, « Rencontre dans le travail », Guide de l'exposition, coédition Frac Bretagne/Les Ateliers de Rennes – biennale d'art contemporain, Rennes 2009, p. 8 

  2. Raphaële Jeune, « Les artistes et la citrouille », Valeurs croisées, Les presses du réel, Paris 2009, p. 16 

  3. Raphaële Jeune, ibid

  4. Raphaële Jeune, ibid

  5. Raphaële Jeune, ibid

  6. Jean-Marc Huitorel, « Liaisons dangereuses », Valeurs croisées, Les presses du réel, Paris 2009, p. 22 

  7. Laurent Jeanpierre, « L'art contemporain au seuil de l'entreprise », Valeurs croisées, op.cit. p. 30 

  8. Laurent Jeanpierre, ibid

  9. Jean-Marc Huitorel, ibid

  10. Jean-Marc Huitorel, ibid

  11. Raphaële Jeune, ibid

  12. Maurizio Lazzarato, « L'expérience de Valeurs croisées », Valeurs croisées, op.cit. p. 132 

  13. Samuel Bianchini, « Création et recherche & développement », Valeurs croisées, op.cit. p. 143 

  14. Jean-Paul Fourmentaux, « Création et recherche & développement », Valeurs croisées, op.cit. p. 136 

  15. Mari Linnman, Anne-Marie Zini, Le déroulement des SouRCEs, Valeurs croisées, op.cit. p. 146 

  16. La Cellule de réflexion, Comment évaluer un SouRCE ? Valeurs croisées, op.cit. p. 152 

  17. « Abécédaire », Valeurs croisées, op.cit. p. 154 

  18. Laurent Jeanpierre, ibid